Paris - New York     Episode 1
LA LAPONIE FAÇON GUACAMOLE

Ce repas de midi est celui d’une rencontre inopinée. L'avocat dans mon assiette vient du supermarché où il était étiqueté "Pérou". Arrêtons nous deux minutes avant de le faire Guacamole. Je rêve depuis des années de voir Arequipa et lui arrive tranquillement de là-bas spécialement pour se faire manger. Il a poussé au creux des Andes, buvant goulûment l'eau des montagnes (environ 300 litres), a longé le Pacifique en camion sur plus de 1000km pour Callao, avant d'embarquer dans une cabine climatisée (à 6 degrés) pour une croisière de trois semaines qui lui a permis d'admirer la côte de l'Equateur et de la Colombie, de traverser le mythique canal de Panama, de s'émerveiller des eaux turquoises de la mer des Caraïbes et de vivre l'aventure incroyable de la grande traversée de l'Atlantique. Fièrement débarqué à Rotterdam, il ne s'arrêta pas là puisqu'il parcourut encore une bonne partie de l'Europe, non sans visiter quelques incontournables entrepôts comme celui de Rungis. Tout ça pour finir en purée! 

Si je m’interroge moi-même sur le sens de mes voyages, que devrait-il en être de son incroyable épopée?

Nous ne parlons pas d’un met exotique rare dans nos étalages, que nous savourerions un jour de fête en s’imaginant le pays dont il vient et en nous rattachant à quelques clichés ou reportages pour imaginer la vie de ceux qui l’ont fait pousser. Nous parlons bien d’un avocat que nous serions prêts sans scrupule à mixer avec ail et citron pour y tremper vulgairement nos chips (à l’huile de palme d’Indonésie). 

Je me souviens d’ailleurs avoir hésité à l’acheter car les 1,8€ pièce m’ont paru cher… A y repenser maintenant j’aurais plutôt le sentiment de l’avoir presque volé. 

 

D’être un voleur est d’ailleurs à demi-mots ce dont m’a accusé Mme Despierre (le nom a été changé), pas plus tard que ce matin. De retour d’un séjour hivernal en Laponie finlandaise, elle tenait à me faire part, à chaud, de sa déception. En résumé :

  • la propreté de la douche de sa chambre dans le seul gîte de Kittilä (68° Nord) laissait à désirer, 

  • le lit était trop mou et la balade en raquettes était trop dure,

  • et surtout, j’avais écrit que le territoire était peuplé de milliers de rennes alors qu’elle en a vu, je cite, tout au plus une dizaine.

 

Pendant mes 14 années de carrière, ce genre de commentaires m’a fait beaucoup rire. Mais il m’a aussi beaucoup interrogé. Certes, je ne me sens en rien responsable des impuretés de la douche de Mme Despierre. Mais serais-je coupable d’avoir contribué à faire de la Laponie finlandaise un produit que l’on consomme comme un avocat?

 

Mme Despierre a un agenda “surbooké”. Sans doute joue-t-elle un rôle créatif dans la machine productiviste.

La manière dont elle mène ses conversations avec moi respire à plein nez la déformation professionnelle. Bien qu’il y soit question de ses vacances et du seul moment de l’année qu’elle s’accorde pour échapper à son carcan, à la pression du monstre concurrentiel qui s’exerce quotidiennement sur elle, elle me perçoit comme l’un de ses fournisseurs. 

Un dimanche soir en dînant, elle réalise que ses prochains congés approchent et qu’elle a besoin de changer d’air. Ainsi, “s’évader” est la première de ses motivations. Mais fuir pour aller où? Elle n’aura qu’une courte semaine et il lui faut un changement de décor radical. Le Grand Nord lui vient à l’esprit comme un fantasme qui serait de nature à pouvoir assouvir sa pulsion. 

Elle n’aurait sans doute jamais eu l’idée de s’y rendre si elle ne l’avait pas vu listé dans l’une de ces pages web incitant au voyage par injonction du type “les 10 lieux à visiter une fois dans sa vie”, ou encore, “les 5 expériences à vivre en Laponie”. Lorsque l’envie de s’évader nous prend comme une envie pressante, il est redoutablement efficace de piocher dans l’une de ces “listes d’épices-vie” (traduction québécoise de “Bucket List”).

 

Le Grand Nord, c’est si loin et si proche à la fois. Finalement, seuls Google et un agent de voyage l’en séparent. Mais lequel?

Sur Google, ils sont nombreux à se prêter au jeu de la séduction en promettant une neige d’un blanc plus pur que les autres, une aventure plus insolite, à un prix plus concurrentiel. Certains vont même jusqu'à acheter le clic le prix d'un avocat pour figurer tout en haut de la liste.

En quelques minutes, elle en retiendra trois. Les illustrations et les quelques lignes de propositions qu’elle a parcouru lui semblent répondre à son envie de trouver un juste équilibre entre le retour à l’essentiel de la vie de trappeur et le confort cozy d’un chalet de bois avec sauna, bain nordique et coin lecture auprès du feu.

Les 3 “créateurs de voyages” qu’elle consulte sont soumis peu ou prou au même interrogatoire déstabilisant. Ils disposent au téléphone de quelques minutes pour la rassurer sur des éléments qui lui semblent parfaitement tangibles, tels que le confort de l’hébergement ou le choix de la compagnie aérienne, et surtout pour se justifier sur un tarif jugé “démesuré”. S’ils dépassent quelques secondes pour répondre efficacement à une question, la suivante tombe comme un couperet. Et pour cause, le contenu de leurs réponses n’a qu’une maigre influence sur la décision de Mme Despierre. Elle choisira celui qui, au cours de cet interrogatoire, lui impose un minimum de cadre. Celui qui refuse de tomber dans ses pièges et affiche une certaine confiance en lui. C’est sa manière à elle de nous mettre tous les trois dans son tamis pour ne garder que le plus expérimenté et, par chance, cette fois-ci c’est tombé sur moi.

 

La chance que j’ai eu est sans doute qu’il ne figurait pas, dans le panel constitué par Mme Despierre et au sein duquel chacun est un monstre concurrentiel pour l’autre, de véritable créateur de voyage. De ceux qui, de 15 à 30 ans mes aînés, ont été les premiers dans les années  80 - 90 à voyager dans l’idée d’ouvrir, au terme de voyages de reconnaissances rocambolesques, des circuits touristiques “hors sentiers battus”. Derrière chacun de ces personnages, souvent haut en couleurs, il y a un parcours fascinant et maintes anecdotes qui nous racontent l’exploration du Monde, longtemps après le XIVè siècle d’Ibn Battûta, mais avant Internet, le wifi, la 4G, Tripadvisor et avant même l’édition de la plupart des Lonely Planet et Guides du Routard.

Nous leur devons la commercialisation de la plupart des grands treks des Andes et de l’Himalaya, de la randonnée chamelière en immersion dans le désert, du cabotage à la découverte des volcans des Îles Eoliennes en Sicile, de l’observation des Gorilles dans le Parc des Virunga au Congo, et de bien d’autres aventures. Nous leur devons la possibilité pour chacun d’entre nous de rencontrer les Himbas, les Maasaï, les Touaregs, les Hommes Fleurs ou les Quechuas. Nous leur devons d’avoir transformé chacune des émissions Ushaïa Nature en une réalité palpable.

Fréquenter un certain nombre d’entre eux dans les agences au sein desquelles j’ai exercé m’a rendu témoin de leurs intentions parfaitement louables. Partager leur passion, en vivre relativement modestement, faciliter l’accès à la découverte des merveilles de la nature, permettre l’échange culturel entre les voyageurs et leurs hôtes ou encore améliorer les conditions de vie des communautés grâce aux retombées économiques du tourisme sont leurs leitmotivs au quotidien.

 

Et le moins que l’on puisse dire est qu’ils ont réussi. Ils ont réussi sans doute bien même au-delà de ce que imaginaient les tout premiers d’entre eux. En deux décennies, le virus du voyage “hors sentiers battus” s’est répandu dans les classes moyennes, facilité par une desserte aérienne au développement galopant et des catalogues de destinations qui n’ont eu de cesse de s’épaissir.

Ainsi le flux des voyageurs passionnés à qui il ne viendrait pas à l’idée de compter les rennes s’est enrichi de ceux, beaucoup plus nombreux, qui voyagent par mimétisme social, pour échapper à leur carcan, et, c’est plus récent, pour mettre des couleurs sur leur compte Instagram. 

 

Pour répondre à cette demande croissante, les agences ont intégré une armée de duplicateurs de voyages différents dans mon genre. Sur nos CV, point de défrichage de sentiers à la machette dans 50cm de boue mais des diplômes en tourisme et en commerce et quelques voyages dans des contrées déjà bien balisées par nos aînés. 

Pour vendre des expéditions d’une semaine en ski et pulka en autonomie ça peu paraitre un peu limite mais peu importe, car ce genre de programmes engagés ne représentent plus qu’une part marginale des demandes. 

Pour mes clients la Laponie c’est : aurores boréales, motoneige, traîneau à chien, pêche au trou et sauna. Faites tenir tout cela dans une petite semaine vols inclus à un prix concurrentiel et vous aurez une tarte à la crème. Sans hypothéquer vos chances de succès commercial et pour meubler le reste de la semaine, vous pouvez y ajouter ce que vous voulez sans trop alourdir le tarif (randonnées en raquettes, ski de fond…), et même des activités qui relèvent du folklore et de la ringardise (cérémonie de passage du Cercle Polaire, promenade en traîneau à rennes sur 1km…)

Mais enlevez l’un des principaux ingrédients de votre proposition et vous faites un flop à coup sûr. Ajoutez 50€ au prix pour soutenir votre sous-traitant qui a du mal à joindre les deux bouts et qui se bat pour maintenir un bon niveau de qualité, tout en se souciant plus qu’un autre du bien être de ses chiens, et vous ferez un flop également.

 

Résumons : 

Si vous aimez voyager et que vous ramenez de l’une de vos expéditions un fruit climactérique inconnu à la chair grasse, puis que vous le faites goûter à quelques amis tout en racontant votre aventure, sans doute en seront-ils honorés. Ils en parleront autour d’eux et d’autres voudront y goûter, si bien que vous pourrez démarrer une petite activité d’importation de ces fruits pour amateurs avertis et peu regardant sur le prix, puisqu’il s’agit d’un produit rare à consommer comme un mets délicat. Vous prendrez vous même plaisir à partager votre secret tout en veillant à ce que cela profite à son producteur avec qui vous avez fraternisé lorsqu’il vous a offert le gîte et le couvert, et que vous êtes heureux de remercier pour la sincérité de son accueil. 

Mais la nouvelle de l’or vert se répandant comme une traînée de poudre, votre trouvaille attirera bientôt l’appétit de la concurrence et en peu de temps, les étalages en seront inondés. Les guides de cuisine publieront “les 5 choses à savoir pour bien choisir les avocats” et, devenus banaux, vos fruits seront jugés trop durs ou trop mous, trop petits ou hors de prix.

 

Et la Laponie? En Guacamole merci!


William Isebe
mail : william@zuzlutravel.com
William est le co-fondateur de Zuzulu Travel. Agent de voyage, réceptif, il a eu toutes les casquettes. Il vous présente ici ses réflexions à retrouver dans nos prochains numéros.

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